Le point aveugle : le public, les participants, les spectateurs, auditeurs …
« Chacun de nous à le pouvoir de prendre-pouvoir sur une part de lui même. C’est pourquoi les gestes, les objets, les mots qui vivent dans l’ordinaire d’une simple cuisine ont (…) tant d’importance ». Luce Giard in Michel de Certeau, Pierre Mayol, Luce Giard, l’invention du quotidien, Gallimard.
Les débats ont insisté sur la difficulté pour nous tous de considérer vraiment le public de nos actions non comme des récepteurs à convaincre, mais des partenaires, actifs et coproducteurs de nos œuvres ou de nos projets, y compris quand ils viennent en « simple » spectateur ou que nous les rencontrons lors d’une action de rue en simple passant.
C’est pourtant lui, le passant ou le spectateur qui fait l’action, sans lui elle n’aurait que peu de sens ! Comment alors le prendre au sérieux ? Comment en finir avec le mythe de la « passivité » ? Jacques Rancière montre bien que « la passivité » supposée du spectateur, est une manière de lui refuser toute possibilité d’émancipation. L’émancipation nous dit-il repose sur la subjectivation (cette manière de prendre-pouvoir sur soi dont parle Luce Giard). Or, si nous nous donnons pour mission de « rendre actif », on voit bien que l’action ici c’est « rendre » et donc c’est la nôtre ! Le spectateur continu à être définit par l’action de quelqu’un d’autre, au mieux, lui, il est agit… Il ne sera donc jamais considéré pleinement comme le sujet de l’action. En voulant l’émanciper, nous l’enfermons… Dès lors que notre objectif est de « rendre actif », nous supposons la passivité et nous renonçons à l’émancipation… De plus, si la croyance dans la passivité du spectateur est moralement discutable et logiquement contestable, les études dites « de réception » des médias et des productions culturelles montrent toute l’activité qu’implique voir, écouter, lire, même si ces « activités » ne sont que peu visibles et échappent au contrôle de l’écrivain, du réalisateur, du photographe, du compositeur, etc… Ce que nous voyons, lisons, écoutons, s’intègre à la manière dont nous nous racontons le monde et nos vies! Et en cela nous sommes vraiment égaux. C’est à ce postulat d’égalité qu’appelle Rancière. Pour les porteurs de projets ou artistes que nous sommes, il faut pour cela renoncer à la maîtrise totale du sens de l’action qui ne saurait se réduire à nos intentions (faute de quoi nous ne pensons pas le spectateur comme un sujet, mais comme un « récepteur »). Nous en avons de multiples preuves : les trois quarts de ce qui se passe lors de la fête de la soupe par exemple, nous ne pouvions pas le prévoir, ou tout du moins nous ne l’avions pas prévu et nous découvrons, avec bonheur souvent, les sens multiples que les participants donnent au fait de donner leur soupe… Et tant mieux ! Cela ne veut pas dire que « tout » est possible, que les interprétations n’ont rien à voir avec les projets que nous menons, que nous pouvons faire n’importe quoi, au contraire, notre responsabilité dans la production de manifestations sensibles de qualité est engagée dans les interprétations que les spectateurs en feront.
Sonja Kellenberg a montré que la plupart des artistes activistes créaient ce qu’elle appelle des « dispositifs troués », c’est-à-dire qui ne préfigurent pas la réception, mais laissent volontairement ouvertes des possibilités d’interprétation. Dans ce cas, comme l’a souligné Sonja, «c’est l’indétermination qui fait la force de la revendication ».
C’est là l’un des points commun entre des actions comme celles de Reclaim the streets et le festival de la soupe même si ce dernier ne « revendique rien ». Chacun ouvre un espace appropriable, extra-ordinaire. S’affranchissant en partie des règles habituelles qui encadrent notre pratique de la rue, ces espaces en rendent possibles d’autres.
A partir de ce constat, nous ne pouvons que pointer les carences des politiques d’évaluation mises en place par nos subventionneurs qui nous demandent si ce que nous avons réalisé correspond bien à ce dont nous avions l’intention et nous demande de prévoir « les effets » de nos manifestations. (tout comme sur les marchés boursiers ce qui est évalué c’est bien souvent la capacité d’une entreprise à réaliser des objectifs conformes à ses prévisions plutôt que ses résultats en tant que tels…)
Il me semble que les débats du colloque nous offrent des pistes pour formuler de manière claire et argumentée des revendications sur ce point.